Dans ma famille, dans mon milieu, on est antisémite dès qu'on apprend à vivre en société. On hérite de cette tare avec l'acquisition des premières habitudes sociales comme, par exemple, l'usage de prendre du fromage avant le dessert… C'est-à-dire que, dans l'apprentissage du comportement, l'antisémitisme est rarement l'effet d'une décision. Il est très souvent l'expression spontanée d'une partie de cet environnement culturel qui façonne une sensibilité, une mentalité.
Cet état (j'allais dire cette qualité !) n'a rendu nécessaire le concours ou l'appui d'un dogme, d'une théorie ou d'une explication qu'aux instants fondateurs où ils prenaient place dans les racines de la civilisation, occidentale en l'occurrence. Ensuite il est devenu une habitude patrimoniale, transmise en vrac avec le reste et devenu au fil du temps une règle comportementale qui s'enracinait si profondément dans l'identité que son expression souvent inconsciente relève plus du réflexe que de l'intention raisonnée.
Notre épiderme est, en vérité, le seul coupable. C'est lui et lui seul qui génère ce syndrome de la répulsion anti-juive. La réflexion n'est jamais appelée à la rescousse d'une accusation défaillante parce qu'accuser c'est pouvoir mettre en forme des reproches, des griefs.
Or, pas de réquisitoire, donc pas de système, plutôt une allergie épidermique au caractère chronique avec, selon les accidents, des épisodes de type aigu.
Aussi, vivant dans un milieu dont la "peau" est irritée par le Juif et son environnement, la contamination me gagna et me conduisit presque naturellement au statut d'antisémite.
Certes, on sait qu'être antisémite ça ne se fait pas, ou plutôt ça ne se fait plus, mais, c'est comme ça, on n'a jamais aimé les Juifs et ça ne changera pas. Alors…
Bien entendu, quand on est atteint par cette pathologie on l'évoque rarement es qualité parce qu'avec Auschwitz on craint d'être confondus avec des nazis, des révisionnistes ou des excités d'extrême droite.
Et si on s'y résout, par nécessité, quand, par exemple, les commentaires de personnes bien intentionnées pourraient nous éloigner de ce sentiment, ou plutôt de ce ressentiment, chevillé en nous depuis la nuit des temps, on ne fournit alors aucun argument ou raison objective, on se contente d'afficher, tel un exorcisme ou un talisman, le cliché éculé, l'image qui atteint ce qui est enfoui dans notre mémoire, neutralise toute critique, et fait jaillir un cortège de fatalités inéluctables : «C''est un Juif !» en haussant les épaules comme pour montrer que ceci justifie cela.
Et si l'on veut zapper les préalables et toucher le «sésame, ouvre toi» de l'égout collectif, on rajoute cette conjonction qui limite, restreint le positif potentiel qu'on pourrait, malgré tout y discerner : «MAIS, c'est un Juif !» Si l'on veut maintenant asséner le coup fatal, dont l'objet visera à exhumer l'esthétique du patrimoine, on terminera par une interrogation dont l'équivoque et l'ambiguïté donneront l'estocade à l'incertitude : «Mais, c'est un Juif, NON ? Alors…» Traduisez "alors" : «ce n'est pas étonnant !»
Le Juif est objet de méfiance, de suspicion. On ne l'aime pas, c'est un fait établi qui ne s'accompagne plus de recherche argumentaire parce que cette aversion courante s'inscrit dans notre environnement comme une donnée transmissible, un peu comme cette particularité gastronomique qui suscite notre perplexité quand nous nous demandons la raison pour laquelle nous mangeons… du pot au feu le dimanche soir !
Dès que la sympathie, le respect, l'admiration, voire la fascination pour un Juif prend le pas sur la répugnance, remonte du fond des âges cet impératif catégorique, invitant à ne pas déroger à la règle confirmée que le Juif (en dépit des apparences) et le Bien se repoussent comme… le pot au feu du dimanche soir rejette le steack frites ou le poulet mayonnaise. La cause du rejet est de même nature, imaginaire, irrationnelle et finalement obscure parce qu'on n'y discerne pas, de prime abord, de raison fondée, de motif raisonnable.
Ne pouvant, pour ma part, me résoudre à me soumettre aux ténèbres de l'irrationnel en mettant sur le même plateau des habitudes, le pot au feu du dimanche soir et la pratique de l'antisémitisme, j'entrepris d'y réfléchir en fouillant, plutôt en farfouillant dans la généalogie du sentiment haineux.
Avant d'ouvrir les livres, j'ai voulu observer le microcosme de toute société, l'endroit où se forgent les amitiés sincères et où s'alimentent les haines les plus tenaces, avec l'intuition que je ne serai pas déçu : la cour de récréation d'une école !
Y a-t-il meilleur endroit pour étudier et démonter le mécanisme de la généalogie de tout sentiment porté à autrui, donc, de la haine aussi ?
Je me suis donc rapproché de cette micro société, de ce laboratoire où s'exerce l'art des méchants, de ceux qui pratiquent l'arbitraire envers les faibles et les ai interrogés en prenant soin de les isoler du groupe pendant l'interrogatoire qui, je le précise pour la compréhension de la procédure se déroula à la fin de l'année scolaire.
«Pourquoi certains sont-ils vos souffre douleurs ?»
«J'sais pas Monsieur, j'sais pas…» me répondirent-ils, souvent agacés, comme si cette question les renvoyait à l'aveu d'une carence inacceptable et honteuse.
L'irrationnel semblait prendre le dessus et, finalement, c'est la réponse que feraient ceux à qui on demanderait d'où vient l'habitude du pot au feu le dimanche soir. Réponse aussi du même genre que donnerait l'antisémite basique au pourquoi de son aversion : «J'sais pas…, mais j'aime pas les Juifs…»
Je fus amené, au cours de cette enquête à remonter jusqu'à l'origine de la désignation des têtes de turc à l'école. Le j'sais pas proclamé par les premiers sondés me renvoya vers d'autres enfants qui initièrent les premières manifestations haineuses. Je fus édifié par leurs justifications : «Mais Monsieur, c'étaient eux ou nous. Ils avaient les meilleures notes. On était en début d'année. Il fallait se défendre».
Au début l'animosité avait donc une raison objective quand bien même elle restait discutable.
Et puis, au cours de l'année, cette raison, ce motif s'étaient envolés ; seule la haine, une haine vide mais tenace, subsistait.
Ceux qui la pratiquaient l'avaient reçue comme legs des premiers. J'étais édifié. Il fallait donc trouver à l'antisémitisme, ce motif premier, ce principe fondateur qui avait façonné la haine du Juif pour un mobile si puissant que les protagonistes décidèrent d'intégrer leurs descendants dans le partage de ce ressentiment farouche et perpétuel.
Alors j'ouvris les livres et interrogeai les cimetières. Des lettres de feu et de sang étaient là, devant moi et répondaient à ma question, écrites pour l'éternité sur une croix plantée dans une terre en forme de globe «Je suis la cause première, celle qui se nourrit de la mort d'Israël dont j'ai pris la place. Ma haine est si puissante que, telle la bête de légende, elle changera de gueule au cours du temps. Aujourd'hui elle bombarde le Sud d'Israël et se propage à la vitesse des missiles !»
Je ne serai plus le complice de la bête. L'Occident mérite meilleur destin que la malédiction de la Croix.
Est-il besoin de préciser que j'ai cessé d'être antisémite.
Alors, judaïquement vôtre,
Arnold Lagémi